Synchronicité : cartographie de la coïncidence

Par Galienor

C’est en 1905 que Einstein formule la théorie de la relativité, qui tente d’exprimer l’invariance des lois naturelles par rapport aux changements de référentiels spatio-temporels. La théorie de la relativité va bouleverser la conception du monde véhiculée par la physique de Newton et inspirer C.G. Jung qui développera parallèlement le concept de synchronicité en collaboration avec son ami Wolfgang Pauli, lauréat du prix Nobel de physique de 1945. Il avouera y avoir réfléchi trente années avant de s’être résolu à la rendre publique. Il semble que ce soit lors d’une discussion avec Albert Einstein vers 1920 qu’il en eût l’idée :

« C’est Einstein qui, le premier, fit naître en moi l’idée d’une possible relativité du temps et de l’espace qui serait déterminée par le psychisme. »

– Définition de la synchronicité

C.G. Jung définit la synchronicité de la façon suivante :

« J’emploie donc ici le concept général de « synchronicité » dans le sens particulier de coïncidence temporelle de deux ou plusieurs événements sans lien causal et chargés d’un sens identique ou analogue ; ceci par opposition au « synchronisme », qui ne désigne que la simple simultanéité des événements. »

Il est alors très conscient que la synchronicité représente une théorie nébuleuse, voire ridicule pour certains scientifiques. Il cherchera donc à trouver le plus de références possibles pour étayer sa thèse en puisant, grâce à son érudition encyclopédique, dans le savoir de l’Antiquité et des civilisations primitives, comme il l’avait fait précédemment avec plus de succès et de façon plus complète pour sa théorie sur l’inconscient collectif :

« Il y a longtemps déjà que le problème de la synchronicité m’occupe de façon sérieuse, plus précisément depuis le milieu des années vingt, le temps où, étudiant les phénomènes de l’inconscient collectif, je rencontrais sans cesse des connexions – séries ou termes groupés – que je ne parvenais plus à expliquer par le hasard. Il s’agissait en effet de « coïncidences », dont l’apparition présentait un tel caractère de « sens » que dans leur cas l’improbabilité d’un hasard ne pourrait s’exprimer que par un nombre de grandeur immense. »

C.G. Jung s’est notamment intéressé aux phénomènes de télépathie qui sont difficilement attribuables au seul hasard statistique. Il en a déduit que si un message télépathique peut être reçu par une personne se trouvant à des kilomètres de l’émetteur, on ne peut considérer cela comme une émission faisant intervenir une énergie localisée, car alors sa dispersion dans l’espace et la distance qu’elle aurait à parcourir jusqu’à la cible en diminuerait l’action. Il se dit qu’on ne peut expliquer ce genre de coïncidences dans la pensée de plusieurs personnes que par un inconscient collectif permettant la transmission de ces informations. Sa réflexion le poussa à élargir sa propre conception de l’inconscient et à y voir un champ unifié de conscience pouvant, sous certaines conditions, modeler ou déterminer les événements. Les propos de Lao-Tseu, auquel il se réfère souvent, semblent lui faire écho : « Le Tao n’agit pas, et pourtant par lui tout se fait spontanément. »

Archétypes et inconscient collectif

Pour C.G. Jung, les événements de synchronicité sont provoqués par ce qu’il appelle « les archétypes » qui sont présents dans l’inconscient collectif. Le psychanalyste jungien, Jean-François Vézina, décrit ainsi l’inconscient collectif et les archétypes :

« Jung élabora la synchronicité à partir de la notion d’inconscient collectif, qu’on désigne grossièrement comme un champ matriciel des possibles, hérité de la lente histoire des expériences de la race humaine. Un champ qui exercerait son influence de la même manière que la gravité, mais dont la portée d’influence se situerait en dehors du temps et de l’espace. Ce champ attirerait, par le biais de ses « attracteurs » que sont les archétypes, nos perceptions et nos émotions, et nous inciterait à nous mobiliser dans certaines directions. [ … ] Dans ce champ matriciel des possibles qu’est l’inconscient collectif, les archétypes sont un peu comme des nœuds, des trous noirs ou des attracteurs qui seraient liés à la répétition des expériences collectives. On ne perçoit pas directement ces nœuds, comme on ne perçoit pas directement les trous noirs. Il est donc impossible de percevoir nettement un archétype. Photographier un trou noir n’est pas possible non plus. Il est possible de trouver un trou noir dans l’espace en observant la lumière qui se modifie aux alentours. On remarque un complexe ou un archétype de la même manière, c’est-à-dire lorsque la lumière affective est perturbée. »

Nous examinerons plus loin les conditions propices aux événements de synchronicité et ce qui permet de les distinguer de la simple coïncidence ou synchronisme. Notons, pour le moment, que la perturbation affective est un signe de la présence mutagène d’un archétype dans le cours de notre vie et que celui-ci est générateur de synchronicités.

Des événements liés par le sens

Synchronicité et causalité : deux notions inconciliables

Notre conception des lois naturelles est fondée sur le principe de la causalité. Ce principe repose sur la probabilité statistique. La causalité permet de décrire les événements reproductibles mais, selon C.G. Jung, elle a le désavantage de ne pas prendre en considération les événements rares ou uniques : « [ … ] il est au moins nécessaire de se rappeler sans cesse que les lois naturelles n’ont qu’une valeur statistique et que la statistique a pour effet d’éliminer tous les phénomènes rares. »

Les limites du déterminisme

C.G. Jung n’était pas satisfait de la façon dont certains philosophes tentaient d’expliquer l’apparition des coïncidences signifiantes dans notre vie quotidienne. À titre d’exemple de raisonnement linéaire dont il se dissocie, il cite le modèle du philosophe Schopenhauer. Celui-ci explique l’apparition des coïncidences signifiantes par l’effet d’un point alpha, une sorte de cause unique, qui aurait donné lieu à d’innombrables chaînes associatives de causes et d’effets jusqu’à nos jours. À partir de ce point initial déterminant, les successions d’événements se rejoindraient latéralement dans une succession régulière, un peu à la manière de méridiens partant d’un pôle, tandis que les parallèles établissent entres elles une relation de simultanéité, en provoquant aux différents points de jonction ce que nous nommons des « coïncidences ». On peut aussi utiliser l’exemple de boules de billard qui s’entrechoquent après le premier coup de queue, en provoquant à l’infini des trajectoires interreliées qui seraient toutes prédéterminées dès l’origine par la volonté d’un seul joueur. Ce modèle est une tentative louable d’expliquer les coïncidences signifiantes dans le destin d’un individu, mais il repose sur le postulat qu’une cause première unique a créé des rapports de coïncidences providentielles, apparaissant de façon régulière et successive sans le concours du libre arbitre individuel. Cependant, renoncer à une cause première et unique ne suffit pas à résoudre le problème de l’apparition spontanée du sens coïncidant. Dans la négation d’une cause première, le bouddhisme se bute au même paradoxe dans son recours au principe de causalité pour expliquer les aléas du karma et des réincarnations successives. Comment, en effet, concilier la causalité des réincarnations tout en réfutant l’existence d’un Soi intégrateur survivant entre deux vies ?

Simultanéité et similitude de sens

C.G. Jung estime que les événements rares sont perçus comme des curiosités, des hasards, parce qu’ils ne font pas l’objet d’un consensus sur ce que nous croyons être le réel. Nous les rejetons comme des informations qui n’ont pas de valeur parce qu’elles ne peuvent s’inscrire dans notre conception causale de la réalité. C’est pourquoi l’étude des coïncidences synchronistiques nécessite la formulation du principe de similitude de sens qui agit comme une «  liaison transversale » entre des événements parallèles. À la notion de causalité, de lien d’association causale des événements, C.G. Jung oppose la notion de lien transversal de l’ordre du sens : « Le principe de synchronicité affirme que les termes d’une coïncidence signifiante ou de l’ordre du sens sont liés par la simultanéité et par le sens. » À la notion de déterminisme causal, C.G. Jung va opposer la notion de relativité du temps et de l’espace placée sous la détermination du psychisme :

« Si les conclusions auxquelles est arrivée la science vont dans le sens d’une conception unitaire de l’être incluant, d’une part les aspects d’espace et de temps, et d’autre part ceux de causalité et de synchronicité, cela n’a rien à voir avec le matérialisme. Il paraît bien plutôt que l’on découvre ici la possibilité d’éliminer l’hétérogénéité radicale de l’observateur et de la chose observée. Si tel était le cas, il en résulterait une unité de l’être que l’on ne pourrait exprimer qu’en usant d’un langage conceptuel nouveau [ … ] Espace, temps et causalité : par l’adjonction de la synchronicité, cette triade constitutive de l’image donnée du monde par la physique classique serait complétée pour donner une tétrade, c’est-à-dire une quaternité rendant possible un jugement holistique. »

C.G. Jung illustre donc la quaternité de la façon suivante :

Énergie indestructible
Relation constante Relation non constante
par production d’effet par contingence ou sens
(Causalité) (Synchronicité)
Continuum espace-temps

L’unus mundus : une conception unitaire de la réalité

– Sens et Tao

Le psychanalyste jungien, François Vézina, commente ainsi les implications épistémologiques de l’unus mundus : « La synchronicité implique un changement important de notre conception du monde. Elle suggère l’idée que nous vivons dans un monde où tout est lié et, par surcroît, un monde où les événements peuvent se lier par le sens, soit un principe d’agencement sans cause. » C.G. Jung va puiser dans la pensée taoïste chinoise pour tenter d’expliquer cette unité du monde, influencé dans ce choix par les travaux de son ami Richard Wilhelm, auteur de la fabuleuse traduction du Yi-King, un oracle chinois immémorial dont la publication en Occident fut rendue possible grâce au concours de nombreuses synchronicités providentielles. Selon Wilhelm, les choses et les êtres vivants sont tous pénétrés par une sorte de rationalité que les taoïstes appellent le « Tao » et qu’il traduit par le mot « Sens ». C.G. Jung utilisera l’expression de « propriété psychoïde » des choses et des objets pour signifier qu’il estimait lui aussi que tout ce qui existe est pénétré par ce qu’il appelle le Principe universel. Il écrira : « C’est là le fondement de l’idée de coïncidence signifiante (synchronicité) : elle est possible parce que le même sens appartient en propre aux deux instances. Là où prévaut le sens, il en résulte un ordre. » Comme dans la conception taoïste, C.G. Jung décrit l’homme comme un microcosme, et l’univers comme le macrocosme. Les deux forment un Tout, et ce Tout c’est le Sens ou Tao. Lorsque l’homme écoute le Sens, qu’il est homme de désir, attentif et intéressé, alors des circonstances surviennent mystérieusement dans sa vie et lui font signe.

Le Sens perdu

C.G. Jung considère que la pensée scientifique occidentale a perdu ce modèle unitaire du monde depuis le XVIIIe siècle : « Avec l’essor des sciences de la nature au XIXe siècle, la correspondentia a donc disparu, et l’univers magique des époques antérieures semblait définitivement englouti [ … ]. » Les propos d’Hippocrate reflètent cette conception du monde tombée en désuétude mais qui retrouve aujourd’hui dans les pratiques des « médecines douces » une facture moderne : « Un seul flux, un seul souffle réunit tout, éprouve tout comme un ensemble. Tout a rapport avec la totalité [ … ] la nature est une, être et non-être. » Cette conception unitaire de l’univers nous est parvenue de l’Antiquité par l’entremise de l’alchimie à laquelle C.G. Jung s’est beaucoup intéressé. Il cite d’ailleurs Pic de La Mirandole :

« Premièrement, il y a dans les choses cette unité qui fait que chacune est une et identique à elle-même, et renferme en elle-même sa consistance et sa cohérence. Deuxièmement, il y a celle par quoi une créature est unie à l’autre, et finalement, toutes les parties du monde constituent un monde unique. La troisième et la plus importante est celle par quoi l’univers entier ne fait qu’un avec son Créateur, comme une armée avec son chef. »

Et lorsque Agrippa, comme les alchimistes du Moyen Âge, parle du spiritus mundi ou de la quinta essentia, C.G. Jung y voit des synonymes de l’inconscient. La synchronicité présuppose, selon lui, un sens antérieur à la conscience humaine qui la transcende. À travers la coïncidence synchronistique, un événement survient qui fait écho à nos pensées intimes, les faits objectifs semblent s’unir aux données subjectives, le temps et l’espace se font complices, nous donnant ainsi l’impression saisissante qu’un Sens plus grand que notre moi nous interpelle, nous indique la route à suivre et nous aide à faire des choix propices à notre développement. La synchronicité nous propose ainsi de nouvelles issues insoupçonnées et libératrices.

– Distinguer la simple coïncidence de la synchronicité

La synchronicité est le moyen par lequel le Soi nous révèle à ce que nous sommes. Elle vient ainsi nous libérer de l’emprise de la rationalité du moi et nous ramener sur la voie du cœur, la voie de notre développement individuel, si nous savons discerner les signes et avons le courage de les suivre. La synchronicité est le moyen par lequel l’âme du monde nous guide en réponse à notre inconscient. Ce genre d’événement survient alors que se produisent des changements dans notre vie, que nous ne distinguons plus la route à suivre ou que nous sommes dans une impasse. Nous sommes alors dans un état émotionnel dont l’intensité aurait pour effet d’abaisser les défenses du moi conscient et d’activer ce que C.G. Jung appelle «  les forces efficaces numineuses »  des archétypes dans l’inconscient.

L’intérêt, la curiosité, la crainte, l’attente sont des exemples de déclencheurs émotionnels susceptibles de provoquer la synchronicité. Cela s’accompagne souvent d’une certaine abdication du moi. (Je dis une « certaine abdication » parce qu’il faut toujours conserver un sens critique face aux opportunités qui se présentent.) C’est à ce moment que l’inconscient prend la relève et qu’il provoque un événement qui viendra se lier par le sens au vécu présent de la personne.

Cet événement peut prendre la forme d’une rencontre fortuite, d’un événement étrange ou même d’un bref message télévisé ou autre qui semble s’adresser directement à soi. Dans tous les cas, il y a toujours l’impression intuitive d’être en présence d’un sens profond, voire d’une révélation, qui prédomine pour un instant dans la conscience. La clé réside ici dans l’attention que nous accordons à ces signes avant que la rationalité du moi ne s’en empare pour les recouvrir de la banalité du hasard. Être confronté au fait qu’il existe un ordre sans cause est toujours déstabilisant pour le moi. Selon C.G. Jung :

Ce qui provoque des difficultés de compréhension et fait paraître impensable qu’il puisse se produire des événements sans causes, c’est seulement la croyance invétérée en la toute-puissance de la causalité.

Les indices de synchronicité :

  •  Acausalité, le lien entre les événements se fait par le sens et n’est pas explicable autrement.
  • Fort impact émotionnel qui donne l’impression d’être interpellé par l’inconscient.
  • Correspond à une transformation de la personne, apporte des réponses et présente une riche valeur symbolique.
  • Se produit lorsque la personne se trouve dans une situation de choix transitoire ou face à une impasse impossible à résoudre par les seules facultés du moi. Elle propose une issue et montre la voie.