Panthéisme Immanence et transcendance

Par Philippe Deschamps

La philosophie assiste depuis des siècles à une opposition entre des penseurs spiritualistes et matérialistes. Démocrite et Épicure, pères de l’atomisme, étaient déjà considérés comme des philosophes matérialistes par opposition, par exemple, à Platon. Les idées à la source de ces antagonismes sont subtiles et méritent d’être connues. Les Matérialistes ne veulent voir, à l’origine des phénomènes, que de la matière dans son mouvement et ses développements. La vie, la conscience ne résulteraient ainsi que d’arrangements physicochimiques particuliers de la matière.

Bien des philosophes matérialistes s’affirment, depuis le dix- huitième siècle, comme des successeurs du philosophe juif hollandais Spinoza. Celui-ci en effet fut rejeté de la synagogue en raison de ses idées peu orthodoxes. Il fut soupçonné d’athéisme, et même les religieux chrétiens condamnèrent ses écrits comme hérétiques, alors qu’il est considéré aujourd’hui comme l’un des pères de la philosophie moderne. Mais était-il vraiment athée ? Rien n’est moins sûr et on assiste, depuis sa disparition, à un véritable abus de son prestige, voire à un détournement de ses idées. Cette incompréhension donna d’ailleurs naissance en Europe, à cette époque, à ce que l’on a appelé « la querelle du Panthéisme ». En réalité, Spinoza fut un grand promoteur du Panthéisme et de la notion de l’immanence de Dieu.

Les religions monothéistes partent d’une conception transcendante de la divinité, le cas de l’Islam et de son unicité demeurant quelque peu différent. Transcendant, cela signifie que Dieu existerait au-delà, au-dessus de sa Création, avec laquelle il ne se mélangerait pas. Spinoza développa une position immanentiste, qui soutient à l’inverse que Dieu et la nature sont un. Selon lui, « Dieu n’existerait pas en dehors de ses décrets ». Le décret de Dieu étant la Création, il ne pourrait pas exister indépendamment d’elle. Immanent, cela signifie que Dieu est présent, voire confondu avec sa Création.

Observons d’abord que, poussées dans leurs extrêmes, ces deux notions de transcendance et d’immanence possèdent ceci de commun : elles pourraient éloigner l’homme de Dieu ; pour l’une, parce qu’il devient un parfait étranger, et le culte des saints, des anges, des ancêtres ou d’un Dieu fait homme auront d’abord pour objectif de rapprocher de la population le monde de l’esprit, voire d’humaniser le Divin afin de le rendre plus accessible.

En ce qui concerne l’autre, l’immanence, la raison en est qu’à force de confondre Dieu et la nature, on finit par se passer de lui. Le raisonnement devient alors le suivant : pourquoi aurait-on besoin d’un Dieu, alors qu’il suffit d’observer la nature à l’œuvre ? Le principe de la nécessité suffit pour tout expliquer, n’est-ce pas ? Ce n’est pas Dieu qui veut que 2 + 2 = 4, c’est comme cela, parce que quelque chose existe sous forme matérielle, dirait le matérialiste. C’est inhérent à l’existence et ne possède pas vraiment de cause, ni de raison.

Les philosophes, dès la fin du dix-neuvième siècle, ne se sont guère gênés pour annexer la pensée de Spinoza. Ainsi Nietzsche, qui voyait en lui un frère intellectuel, fut le pourfendeur de ce qu’il appelait « les idoles » (des idoles qui existaient d’abord dans son propre esprit) : l’idée de Dieu, celle d’un Logos, enfin une certaine idée de la morale. Or, Nietzsche est défini comme un immanentiste absolu. Il confond tellement Dieu et la nature qu’il finit par déclarer que « Dieu est mort », et par prétendre dans son ouvrage Ainsi parlait Zarathoustra : « Il n’existe plus de péché contre Dieu, le seul péché qui soit dorénavant est le péché contre la Terre » Nietzsche se définissait d’ailleurs auparavant comme l’Antéchrist. Il y avait pourtant beaucoup d’abus à récupérer la pensée de Spinoza, même si les accusations dont le personnage fut l’objet montrent à quel point l’incompréhension de sa doctrine pouvait conduire à l’athéisme. Nous allons à présent essayer d’éclairer ce fait.