Musiques savantes et musiques populaires

Le terme « musique savante » est préférable à celui de « grande musique », qui sous-entend qu’à l’opposé il doit y en avoir une « petite ». Il est également plus pertinent que celui de « musique classique » abusivement employé, puisqu’après tout, la période classique ne désigne, en simplifiant, que la deuxième moitié du XVIIIe siècle, en Europe occidentale.

L’appellation « musique populaire » nous amènera à différencier la musique faite par le peuple de celle qui lui est destinée en tant que consommateur : la musique traditionnelle de la musique commerciale.

Ceci posé, considérons les musiques savantes et les musiques populaires. Il y a matière à décrire deux approches sinon fondamentalement différentes, du moins différentes dans les mises en oeuvre de leurs accomplissements respectifs. Pour aller droit au but, sans pour autant dénaturer le propos, on peut dire que dans le premier cas, on possède une connaissance, ce qui n’est pas vrai dans le second.

De quelle connaissance s’agit-il ? Du solfège ? Fréquemment, on entend dire de quelqu’un qu’il a « appris la musique », voulant signifier par là qu’il sait simplement la lire… La connaissance musicale ne s’arrête pas au seul décryptage des signes qui permettent de la représenter graphiquement. Citons pêle-mêle : les rythmes, les modes, les gammes, le phrasé, la syntaxe, le contrepoint, l’harmonie, l’analyse de tous ces paramètres ainsi que celle des structures, la connaissance des formes et leur évolution dans l’histoire, et bien évidemment des références de compositeurs et de leurs oeuvres. Et cette énumération n’est, bien sûr, pas exhaustive. On voit donc que la maîtrise du solfège est bien loin d’être suffisante pour qu’un musicien puisse se considérer comme « savant ». Cependant, il est bien évident que s’il est mal à l’aise avec le code le plus répandu, l’accès aux disciplines citées plus haut s’avèrera difficile, voire impossible.

C’est donc la connaissance, ou plutôt de nombreuses connaissances qui différencieront le musicien savant du musicien populaire. Mais nous n’avons parlé jusqu’ici que de la connaissance qui, fruit de trouvailles géniales, somme de nombreuses expériences, depuis des siècles se transmet et est enseignée. Ce qui s’apprend ! D’autres formes de connaissance existent aussi, et pour être plus difficiles à décrire, moins tangibles que les précédentes, en leur absence on ne peut se prétendre musicien.

Et puis, de quel musicien parlons-nous ? Quelle est sa relation avec la musique ? Parlons-nous de celui qui en écoute, de celui qui en joue ou de celui qui compose ? La recherche de la clarté nous amène à observer ces trois situations distinctes mais compatibles séparément, et ce, dans les deux perspectives des musiques populaires et des musiques savantes. Auditeur, interprète et auteur… nous tenterons de comprendre la spécificité de leur démarche, ce qui les sépare et ce qui les unit. Volontairement, nous laisserons de côté le point de vue du pédagogue, ou alors ne sera-t-il abordé que superficiellement.

Musiques savantes et musiques populaires : nous verrons comment la pertinence de cette distinction a, sinon disparu, du moins changé de sens depuis quelques décennies.

1 – L’auditeur de musiques populaires

S’il est initié, s’il possède les connaissances dont il a été question, il trouvera facilement son chemin dans les productions actuelles, et saura certainement goûter la générosité, l’authenticité des musiques traditionnelles qui sont parvenues jusqu’à notre époque grâce au travail opiniâtre de ceux qui les ont collectées.

S’il ne possède aucune connaissance particulière, il ne sera pas, pour autant, privé de goût. Mais sa perception se trouvera fréquemment assujettie à ses émotions. Il manquera parfois de discernement, se laissera influencer par la mode. Il sera quelquefois distrait de l’essentiel, en l’occurrence « la musique », et sera sensibilisé par un certain nombre de choses qui relèvent plus de l’anecdotique que de l’esthétique. Il attendra de la musique une simple distraction, lui demandera de favoriser la convivialité, de lui tenir compagnie en brisant le silence de sa solitude, d’être simplement un décor dans sa vie…

Il pourra aussi, au fil des années et selon la qualité et l’attention de son écoute, devenir un connaisseur et même une sorte d’érudit.

2 – L’auditeur de musiques savantes

S’il n’est pas initié, il aura vraisemblablement les mêmes limites que l’auditeur non initié de musiques populaires et les mêmes difficultés à les dépasser. Cependant, tout en restant « à la surface » de la musique, il percevra plus ou moins consciemment, une profondeur, la puissance de la sensation harmonieuse globale qui émane naturellement d’une oeuvre réussie. Mais ceci ne se vérifiera que tant qu’il s’agira de la musique savante qui aura baigné sa culture. S’il est occidental, il trouvera « beau » ce que l’Europe occidentale a produit, disons en simplifiant, entre le XVIe et le XIXe siècle. La musique du Moyen Âge lui semblera austère (exception faite pour le chant grégorien qui, en général, rallie tous les suffrages) ; à la rigueur appréciera-t-il le début du XXe siècle, mais il sera presque toujours rétif à la musique contemporaine et à la musique extra-européenne (savante ou non). L’auditeur d’une autre culture, et plus particulièrement d’origine extrême-orientale, appréciera, outre la musique de son pays, la musique savante dite classique de l’Occident. Une question se pose à ce propos : Les peuples d’Extrême-Orient ont-ils plus de curiosité à notre égard que nous n’en avons pour eux ? S’adaptent-ils plus facilement que nous à une culture qui n’est pas la leur ? Notre culture occidentale a-t-elle vocation, plus qu’une autre, à l’universalité ? Nous nous garderons bien de proposer une réponse personnelle à cette interrogation.

S’il est savant lui-même, l’auditeur de musiques savantes percevra, quant à lui, l’ordre esthétique. C’est à dire : la combinaison consciente des paramètres maîtrisés. Cela ne l’empêchera pas, bien au contraire, d’être touché au plan émotionnel.

À ce propos, essayons de balayer une idée erronée qui a prouvé qu’elle était solidement implantée dans de nombreux esprits. N’avons-nous pas souvent entendu dire ou pensé nous-mêmes : « Si je deviens un auditeur averti, je vais perdre ma sensibilité immédiate. Je vais devenir un intellectuel triste et ennuyeux pour les autres et pour moi-même qui ne saura plus qu’analyser et ne recevra plus simplement la part de bonheur que la musique peut apporter à tous ! »

Exception faite de certains cas particuliers, où il s’agit alors de problèmes de personnes, cette affirmation n’est pas exacte, cette crainte est infondée. Le mécanicien, qui, en écoutant tourner un moteur, perçoit mieux que quiconque les différents niveaux de mouvement, apprécie la parfaite synchronisation (ou décèle l’imperfection) des différentes phases de son articulation, resterait indifférent au plaisir de conduire un véhicule en bon état et bien réglé ? Difficile à croire ! Le cuisinier, qui est capable en goûtant de découvrir les ingrédients, de comprendre les préparations qui ont été nécessaires à l’élaboration du mets qu’il déguste, aurait moins de satisfactions gustatives que ceux qui ignorent tout de l’art culinaire ? L’embonpoint fréquent des cuisiniers… tend à prouver le contraire ! L’ébéniste ressentira une émotion plus grande devant la qualité d’un bois, la finesse du travail d’un confrère, que l’ignorant en la matière. Le peintre, le photographe apprécieront la subtilité d’un éclairage, des nuances de couleurs qui échapperaient à beaucoup. Chacun trouvera facilement quantité d’autres exemples.

La perception de la musique ferait-elle exception ? Peut-être, mais pour une seule raison : beaucoup d’entre nous n’écoutent pas la musique mais écoutent ce que la musique provoque en eux ! Ils écoutent leurs émotions, les réactions de leur mental, qui font écran à la perception directe. Il suffit d’écouter les commentaires : « C’était envoûtant… J’ai adoré… Je n’aime pas du tout… On aurait dit un paysage sous la neige… Cette musique a fait ressurgir mon enfance… » Ce n’est pas que ce soit « mal », encore moins « défendu », c’est simplement dommage de com mencer par là. « J’aime », je vais alors peut- être devenir un inconditionnel de ce que j’aime. « Je n’aime pas », je vais immédiatement cesser d’écouter et même, si les circonstances m’obligent à continuer l’audition, mon jugement a priori m’aura comme dans le cas précédent privé de discernement. Chacun bien sûr a le droit d’avoir ses goûts et ce n’est pas cela qui est contesté ici. Nous voulons dire simplement que si nous commençons par écouter notre émotion, nous ne pourrons aller plus loin.

Gilbert Bastelica

Extrait de : Musique et mysticisme, Oeuvre collégiale, DRC, 2011.