Les grandes voies de l’amour

Aline Charest

Le passage de l’individuel au collectif, de l’humain à l’humanité, est l’étape cruciale de l’évolution de l’amour, la métamorphose vers laquelle se dirige la somme de nos énergies humaines. Il coïncide avec l’approche d’un âge nouveau, annoncé par Teilhard de Chardin, « où le monde rejettera ses chaînes pour s’abandonner au pouvoir de ses affinités internes », avec ce que Sri Aurobindo appelle l’acquisition « de penser globalement » au bien être de tous les êtres vivants.

Or, si les sociétés ont échoué à ce jour dans cette démarche qui tend à sauver à la fois l’ensemble et les éléments, « c’est qu’elles ont considéré la personne comme secondaire, et posé à la tête des programmes sociaux un organisme impersonnel. Donc, les éléments qui l’acceptent vont voir décroître leur personnalité. Leurs propres mécanismes les mécanisent. Il ne reste plus alors que la force pour commander les rouages de l’énergie humaine. Au contraire, imaginons une terre où les humains tendraient à réaliser leur accession à un Être dont chacun reconnaîtrait une vivante participation ». Aimez-vous les uns les autres. La seule issue en avant est dans la direction d’une passion commune, sous la forme d’un amour unique où se réaliserait la totalisation de l’énergie humaine.

Vers où allons-nous en tant qu’humanité ? Nous allons individuellement jusqu’au bout de nous-mêmes, car la conscience ne peut ni s’arrêter ni revenir en arrière. « Tout accroissement de vision interne est le germe d’une vision nouvelle. Elle inclut les autres et va plus loin. Au-dessus de notre âme, il y a la « sur-âme » : des espaces psychiques que rien ne limite. » Nous allons collectivement vers « une terre où, comme il arrive déjà, c’est pour savoir et être qu’on donnera sa vie ». Un jour, nous épuiserons nos mines, nos puits de pétrole, mais nous n’épuiserons jamais notre soif de savoir, ni notre pouvoir de créer, et encore moins notre désir profond d’aimer et d’être aimé. « Car l’amour ne passera jamais », disait saint Paul.

L’être humain est en chemin vers l’ultra-humain, vers le sens collectif de l’humanité. Teilhard de Chardin écrivait que par-delà les conflits de sociétés, de pays et de races, l’humanité verra s’éveiller un sens de l’humanité comme totalité, qui consistera à faire grandir les individus en faisant grandir l’humanité. La direction nouvelle qui sera donnée à l’évolution humaine ne pourra se faire sans une transformation créatrice de l’amour. Pour Sri Aurobindo, l’avènement d’une conscience supramentale entraînera une humanité nouvelle, dont la caractéristique essentielle sera la réceptivité. Dans un tel monde, « le cœur pourra répondre directement au cœur » et nous verrons tous par un « unique regard innombrable ». Ainsi, pour ces deux visionnaires, l’avènement de l’humanité, en tant que « corps vivant doté d’une âme commune », dépendra de notre ardeur à aimer.

L’amour de l’humanité fait que l’on se sent concerné par les souffrances et la misère humaines. Dans l’état du monde actuel, la pauvreté est un scandale planétaire dont nous sommes tous responsables. Mère Teresa, qui a consacré sa vie à aimer et soigner les lépreux et les pauvres abandonnés dans les rues de Calcutta, disait que

« la plus grande maladie n’est pas la lèpre, la tuberculose, le Sida, et pas non plus la faim, mais le fait de se sentir seul et indésirable ». Elle ajoute que « le plus grand péché est l’absence d’amour et de charité, la terrible indifférence envers le prochain, qui, sur le bord de la route, est exposé à l’exploitation, à la corruption, à l’indigence et à la maladie ».

« Dès qu’on accepte l’idée que chaque être humain est une histoire sacrée, que chacun a des devoirs et des responsabilités, ce mur entre riches et pauvres, ce mur qui sépare et opprime, devient intolérable », soutient Jean Vanier, qui accueille depuis trente ans, dans ses maisons de l’Arche, des hommes et des femmes souffrant d’un handicap mental. Son vécu quotidien avec ceux qui sont « exclus » de la société lui a fait découvrir l’importance de deux éléments essentiels qui peuvent donner un sens à la vie, tant aux personnes de bonne volonté sans religion, dit-il, qu’aux personnes qui cherchent Dieu quelle que soit leur religion : « Être et être ouvert : avoir une identité claire et être ouvert aux autres. »

Quelle est la clé qui ouvre à une relation vivante, d’être à être ? « Le cœur, qui est le centre le plus intime de la personne, là où s’unissent les facultés d’intelligence, de sensibilité et de volonté. C’est le cœur qui réchauffe et qui brûle. Il donne chaleur et vie à notre approche de l’autre. L’autre n’est pas appréhendé par un raisonnement froid, ni par une émotivité pure, ni par une détermination rigoureuse, mais par un élan spontané de l’être tout entier », révèle Sœur Emmanuelle, qui a passé vingt-deux ans parmi les chiffonniers dans un bidonville du Caire. « La science de l’amour ne m’a été enseignée dans aucune chaire universitaire, dit-elle. Les chiffonniers, eux, ont été mes maîtres. Ils m’ont appris que plus on sort de soi pour aller vers les autres, plus on prend de volume et de densité. Le quotidien relationnel est plus important que le quotidien intellectuel. Le rapport juste aux choses et aux autres ne vient pas du cerveau, mais de la fine pointe de l’âme. »

L’amour de l’humanité, tout comme l’amour humain, prend sa source dans l’amour unique et primordial. Il ne peut donc exister qu’au niveau d’une relation personnelle, car il n’y a de don véritable que dans la rencontre d’être à être. « Ce qui importe, c’est la personne ! Je crois en la rencontre de personne à personne », disait Mère Teresa. Pour Jean Vanier, la première loi de croissance de l’être est celle de la rencontre de communion avec l’autre. « Pour vivre, s’épanouir, croître dans la liberté, l’être humain a besoin de trouver une autre personne qui le reconnaisse comme unique, l’encourage à grandir et à devenir lui-même. »

Pour le Dalaï-Lama, nous devons toujours approcher les autres dans un esprit de compassion. Pour y arriver, il nous faut développer la sympathie, soit l’aptitude à prendre conscience de la souffrance des autres. « Générer de la compassion, dit-il, cela signifie tout d’abord reconnaître que l’on refuse de souffrir et que l’on a droit au bonheur. Ensuite on reconnaît que les autres, eux non plus, ne souhaitent pas souffrir et qu’ils ont droit, eux aussi, au bonheur. »

L’amour des autres commence avec un sourire aux autres et peut se terminer aussi par le sourire de l’autre en retour, comme en témoigne ce cas vécu par Mère Teresa auprès d’un moribond qu’elle a recueilli dans la rue : « Je le portai dans notre maison et il me dit : « J’ai « vécu comme un animal dans la rue, mais je mourrai  comme un ange, aimé et soigné. » Quelques minutes plus tard, il mourut comme un ange, avec un grand sourire. »

À travers les siècles, des êtres humains, mus par un amour désintéressé de l’humanité, nous ont montré qu’il est possible de faire de la terre un lieu de pardon, de compassion et de bonheur partagé.

grande-voies-de-l-amourExtrait du livre : Les Grandes voies de l’amour

Aline Charest

chap. IV