Le symbolisme de Pelléas et Mélisande

par Gérard Moindrot

(A propos de la musique de Claude Debussy et du livret de Maurice Maeterlinck). A l’issue d’une des classes du Conservatoire, les élèves de Massenet, sollicitant de ce dernier un avis sur eux-mêmes ou sur leurs condisciples, obtinrent du professeur la réponse suivante sur Debussy : « Celui-là, c’est l’énigme !.. »

La première audition de Pelléas et Mélisande nous plonge d’emblée dans une ambiance souterraine, sylvestre, sombre et étrange. Debussy n’a-t-il pas dit, à ce propos, à Ernest Guiraud qu’il souhaitait que la musique de Pelléas eût l’air de sortir de l’ombre et que par instants, elle y rentrât… C’est donc un monde d’archétypes et de symboles que l’énigmatique compositeur présente à nos sens, un monde fantasmatique dans lequel chacun pourra lire à livre ouvert selon sa propre compréhension, à travers un langage simple et clair, une musique évocatrice et fortement émotionnelle. Mais encore faut-il entrer soi-même dans cet univers symbolique, s’imprégner de chaque élément face au fantastique miroir de cette œuvre et ne pas oublier la phrase védique : « Je te montrerai où est le puits, où est la corde, où est le seau, je t’apprendrai à te servir de la corde et du seau, mais je ne tirerai pas l’eau pour toi… »

Maurice Maeterlinck avait écrit sa pièce de théâtre Pelléas et Mélisande en 1893 et Debussy ne l’a découvert que parce qu’il apportait quelque chose que le compositeur attendait déjà… Et ce qu’il attendait, c’était un auteur qui, « disant les choses à demi, me permette de greffer mon rêve sur le sien ; qui concevra des personnages dont l’histoire et la demeure ne seront d’aucun temps, d’aucun lieu, qui ne m’imposera pas despotiquement la scène à faire et me laissera libre, ici ou là, d’avoir plus d’art que lui et de parachever son ouvrage… »

Ce qui a uni Maeterlinck et Debussy fut le symbole, fonction qui, seule, permet la communication avec le monde invisible, et qui nous conduit vers les profondeurs insondables du souffle primordial. Comme le souligne C. G. Jung, « le symbole n’explique pas, il renvoie au-delà de lui-même vers un sens encore dans l’au-delà, insaisissable, obscurément pressenti, que nul mot de la langue que nous parlons ne pourrait exprimer de façon satisfaisante… » Mais naturellement, la musique de Debussy devait apporter une dimension nouvelle à la pièce de Maeterlinck, dimension telle que ne se reconnaît plus son œuvre dans la réalisation musicale. Ajoutons à cela le refus catégorique de Debussy de confier le rôle de Mélisande à Georgette Leblanc, femme de Maeterlinck, et il n’en fallut pas plus pour brouiller définitivement les deux artistes. Le 14 avril 1902, d’ailleurs, Maeterlinck déclarait au Figaro : « Le Pelléas en question est une pièce qui m’est devenue étrangère, presque ennemie ; et, dépouillé de tout contrôle sur mon oeuvre, j’en suis réduit à souhaiter que sa chute soit prompte et retentissante… » L’auteur s’était senti dépossédé jusqu’au point où le sacrifice de l’oeuvre était la seule issue envisageable. Debussy avait-il, par sa musique, été plus loin dans la puissance symbolique que Maeterlinck ne l’avait imaginé ? Peut-être… Quoiqu’il en soit, le musicien voulait, comme le dit Stefan Jarocinsky, « créer une œuvre dramatique qui conduise au coeur des consciences, qui situe les forces qui déterminent le destin de l’homme lui-même… » Il s’imprégna de l’esprit de ce temps dont la mystique correspondait à son propre appel intérieur, l’atmosphère musicale devant s’unir avec l’atmosphère psychique et l’atmosphère physique, la musique étant faite pour l’inexprimable.

L’argument

L’argument de Pelléas est relativement simple. Un soir, le prince Golaud rencontre Mélisande en pleurs dans une forêt. Il ne sait rien d’elle et pourtant il l’épouse. Il écrit à son frère Pelléas afin de lui faire part de ce mariage. Geneviève, leur mère, rapporte cette lettre à leur grand-père, Arkel, roi d’Allemonde. À son arrivée dans le royaume, Mélisande fait la connaissance de Pelléas. Les deux jeunes gens sentent grandir une attirance l’un envers l’autre et, un jour qu’ils se trouvent près d’une fontaine, Mélisande perd son anneau nuptial. Golaud, furieux, lui ordonne de retrouver cet anneau et, pour ce faire, lui conseille de se faire accompagner par Pelléas. Un peu plus tard, à la haute fenêtre d’une tour, Mélisande peigne ses longs cheveux qui, tombant jusqu’en bas, emprisonnent Pelléas qui les caresse et les embrasse. Golaud arrive et manifeste de premiers signes de jalousie. Celui-ci va d’ailleurs se servir de son fils, le petit Yniold, pour espionner les deux jeunes gens. Avant de quitter Allemonde, Pelléas fixe un rendez-vous à Mélisande dans le parc du château. Golaud les surprend, se précipite l’épée à la main et frappe Pelléas avant de poursuivre Mélisande à travers bois. Mélisande va mourir sans trop comprendre ce qui arrive. Golaud ne saura jamais la nature de l’amour qui l’attacha à Pelléas. Elle meurt alors doucement, sans rien dire, comme si elle était la soeur de son enfant, la petite fille qui est née sans qu’elle en eût été consciente et que le vieux roi Arkel emmène vers un nouveau destin. Les personnages

Les personnages de cette oeuvre reposent sur des pulsions inconscientes et sont, en quelque sorte, les archétypes de ce qu’ils représentent : — Pelléas symbolise le mental, le principe masculin tourné vers l’idéal qui manifestera une attirance pour l’anima, principe féminin, et se fera initier par elle. S’il atteint le seuil de la révélation, il ne pourra y accéder. — Mélisande, c’est ce que C. G. Jung nomme l’anima, partie féminine de l’homme que celui-ci accepte, rejette ou ignore.

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