Le pouvoir mystique du chant

Par Gilbert Bastelica

Il n’est nullement nécessaire d’avoir accès à un enseignement secret pour apprendre que le chant possède un pouvoir mystique. N’importe quel dictionnaire de la langue française en témoigne :

  • Chanter a pour racine cantare, et signifie « produire avec la voix des sons mélodieux ».
  • Enchanter vient d’incantare et se définit par « prononcer des formules magiques, chantées ou récitées, pour obtenir un effet surnaturel ». Ce verbe donne l’idée de « remplir d’un vif plaisir, charmer, ravir ». Le préfixe in signifie ici le mélange, l’incorporation d’une intention qui assure l’efficacité de la formule. La relation entre le chant et l’enchantement s’affirme donc déjà dans l’origine étymologique.

Dépassons maintenant le vocable souvent discriminatoire de « magie » pour y substituer celui d’« effet paranormal », qui, dans la terminologie rosicrucienne, se nomme « pouvoir mystique », et cette relation se trouve consolidée. La langue allemande est aussi très largement allusive, quand elle utilise les mots Stimme pour « voix » et Stimmung pour « état d’âme, état d’être, état d’esprit » ; sich einstimmen pour « s’harmoniser » et etwas stimmt pour désigner une chose juste. Point n’est besoin, d’autre part, d’insister sur le caractère privilégié de la relation à la musique qu’entretiennent nos voisins d’outre-Rhin…

Tous les phénomènes musicaux génèrent un pouvoir mystique, pas seulement le chant. Mais le chant est la relation la plus directe que l’homme puisse avoir avec la musique et son pouvoir mystique ; il facilite la communication entre l’homme et la partie divine qui est en lui. De cet accord émane une puissance qui aide à surmonter la tristesse ou le caractère tragique d’une situation, à entreprendre une démarche courageuse et à y persévérer.

« Tout est vibration », nous le savons. Mais le caractère vibratoire des choses ne nous est pas toujours aisément perceptible, tant s’en faut. La densité des objets solides, par exemple, ne nous donne pas directement la sensation tactile vibratoire de ce qui les sous-tend. Notre perception des odeurs ne l’évoque pas non plus. Le goût, pas davantage. Bien que nous connaissions intellectuellement le double aspect corpusculaire et ondulatoire de la lumière visible par nos yeux, nous sommes évidemment incapables de ressentir, en tant que telles, les vibrations extrêmement rapides qui la produisent.

Le son, et plus particulièrement le son chanté, fait, d’une certaine manière, exception à la règle. Certaines fréquences donnent à la fois une sensation audible et une sensation vibratoire tactile. Notre propre voix nous est ainsi perceptible de ces deux manières : en l’écoutant d’une part avec nos oreilles et en plaçant d’autre part, tandis que nous chantons, une main sur notre gorge.

Mais plus encore que la perception de vibrations, c’est l’harmonie vibratoire que le chant permet de rencontrer. Or, l’harmonie vibratoire s’obtient par l’ajustement des différentes composantes sonores.

 En fait, un son n’est jamais seul, il vibre avec toute sa famille d’harmoniques. Les harmoniques sont des multiples du son fondamental. Des vibrations dans la vibration. Les proportions de ces composantes constituent ce que les musiciens appellent le « timbre » d’un son. En simplifiant, c’est ce qui permet de différencier le la de la clarinette de celui de la trompette et de reconnaître une voix parmi d’autres. De surcroît, un son résonne dans un volume sonore. Ce volume sonore, ce résonateur, l’affecte fortement selon ses dimensions, sa forme et la nature de ses composants matériels. Tel ou tel harmonique se trouve ainsi amplifié ou étouffé, il peut même dans certains cas s’en manifester, qui n’étaient pas présents à l’émission.

L’air conduit la vibration sonore, il est le véhicule du son. C’est sa vibration dans un registre de fréquences défini que nous percevons comme son. En l’absence d’atmosphère, le son n’existe pas. Dans l’environnement humain, l’air est la manifestation la plus ténue de la matière qui nous soit perceptible, une frontière ouverte entre le monde matériel et le monde immatériel (de nombreuses métaphores poétiques s’y réfèrent…). C’est un élément bivalent, qui constitue pour nous un accès direct à l’énergie cosmique par l’inspiration. Cette énergie cosmique nous a été transmise au moment de notre naissance : notre incarnation a commencé par une inspiration, elle s’achèvera par notre dernier souffle. Des mystiques ont pu dire qu’une incarnation humaine correspondait à une respiration divine : Dieu insuffle la vie terrestre et y met un terme en aspirant ses créatures dans son sein. Dans l’intervalle, entre son premier son et son dernier souffle, l’homme peut laisser sa respiration fonctionner automatiquement, mais il peut aussi, quand il le souhaite, la placer sous la direction de sa conscience objective et créer avec elle des vibrations sonores harmonieuses par son intention expressive.

La nature de l’air s’articule entre le plan matériel et le monde subtil, la respiration est une fonction de notre corps qui peut être soit volontaire, soit involontaire. C’est donc la conjugaison de deux facteurs chacun bivalents, l’air et la respiration, qui donne naissance à la voix humaine. Le chant, troisième point manifesté, aura sans nul doute des propriétés particulièrement puissantes.

Nous disposons tous de l’instrument le plus expressif, le plus accessible, le plus commode, mais aussi le plus délicat et le plus difficile sans doute à maîtriser parfaitement, puisque justement, il révèle l’âme humaine: notre voix. Ne dit-on pas qu’un choc émotionnel nous laisse « sans voix » ?

Le pouvoir mystique du chant est une réalité, il appartient à chacun, par une pratique régulière, de le développer et de l’entretenir. Car le chant développe son pouvoir, qu’il soit profane ou sacré. D’ailleurs, la recherche sincère de la beauté n’est-elle pas assimilable à un acte sacré ? Qui plus est si cette recherche s’effectue en commun.

J’ai l’occasion et le privilège de diriger régulièrement des chanteurs amateurs (choristes adultes dans le cadre d’activités culturelles associatives, enfants scolarisés de deux à onze ans, handicapés grands et petits, personnels soignants) et de tester leurs réactions à la situation suivante. Ceux qui chantent sont disposés en cercle ou tout au moins en demi-cercle. Un par un, ils sont invités à se placer au centre de cette figure et reçoivent ainsi, dans la meilleure situation que l’on puisse imaginer, l’harmonie vibratoire directement émise par le chant de leurs collègues. Il y a, dans ce cas, un accès direct, physique, immédiat à l’harmonie vibratoire du chant. Le constat de cet équilibre sonore se lit sur les visages soudainement épanouis et littéralement émerveillés des participants à l’expérience. Je témoigne ici que toutes les personnes ont manifesté leur enthousiasme. Cette réaction est unanime.

J’ai pu voir des visages d’enfants atteints de graves lésions cérébrales, et qui habituellement ne communiquent pas ou très peu, se détendre et esquisser un sourire. À ces enfants, nous chantons des chansons qui conviennent à leur âge et nous offrons de lentes improvisations vocales, un peu dans le sens des polyphonies spontanées qui existent dans les cultures authentiques de beaucoup de régions du monde. Dès que nos voix forment les premiers accords, l’attention est totale et les effets positifs se produisent immédiatement. La concordance tangible des proportions fréquentielles est, semble-t-il, perceptible « en deçà » des limites pathologiques de la conscience objective. Par contre, lorsque nous faisons entendre à ces mêmes enfants des enregistrements vocaux similaires, les manifestations de contentement sont très atténuées, comme s’il manquait la présence effective de l’intention consciente dans l’instant, qui nourrit les chants que nous leur adressons…

L’harmonie vibratoire produite par le chant existe et on peut facilement constater le bien-être qu’elle engendre. Bien entendu, lorsque nous y ajoutons une forte intention sacrée, les résultats obtenus sont encore plus importants.

Mais chanter simplement, naturellement, participe déjà à l’amélioration des conditions vibratoires qui affectent ceux qui chantent et ceux qui écoutent. Cette harmonie réalisée localement étend ses effets sans limites, bien au-delà des distances physiques où elle est entendue, et en définitive, modestement mais réellement, c’est l’ensemble de la Création qui en bénéficie. Nous connaissons tous le proverbe : « La musique adoucit les mœurs. »

À chaque époque son expression populaire, avec ses aspects positifs et négatifs. Si la forme apparente de certaines musiques en vogue actuellement est parfois violente et irrévérencieuse, on ne doit pas oublier l’essentiel : les incidents sérieux sont très, très rares dans les concerts de rock. Je suggère de faire la comparaison avec les nombreux débordements qui ont lieu malheureusement lors de certaines rencontres sportives. On peut constater que cette expression musicale bruyante canalise plutôt le trop-plein d’énergie qu’elle n’encourage réellement la violence, et qu’elle est en définitive, pour une certaine jeunesse, un exutoire tapageur mais assez inoffensif. Bien entendu, il y a des exceptions, et la qualité vibratoire n’est pas toujours d’un haut niveau dans ces manifestations, mais je ne me souviens pas que la java ait été, en son temps, d’une grande valeur spirituelle non plus !

Le chant quelquefois accompagne les tragédies de la vie. Il peut être l’ultime recours, comme pour les esclaves qui halaient sous le fouet le long du Mississippi ; le dernier repère de la dignité humaine qui s’affirme encore, alors que tout est perdu. Après le naufrage du Titanic, les femmes et les enfants qui avaient pu s’éloigner dans les canots de sauvetage ont raconté que les hommes restés à bord chantaient, tandis que le paquebot s’enfonçait inexorablement dans les flots sombres…

Consolation, enthousiasme, délassement, convivialité, apaisement, courage, nous attendons beaucoup des vertus du chant, car nous savons pouvoir compter sur cet allié précieux et disponible. Mais il peut enfin, et c’est pour nous le plus important, contribuer à élever la conscience de ceux qui le pratiquent et de ceux qui l’écoutent, et participer puissamment au processus initiatique.

Connaissez-vous une religion, un ordre initiatique, un mouvement quelconque se donnant pour but de faire évoluer les consciences et de les « désengluer » du matérialisme, qui se prive de la musique et plus particulièrement du chant pour atteindre son but ? Peut-être en existe-t-il ? Personnellement, je n’en connais pas !

Cet article est extrait du livre : Musique et mysticisme

musique-et-mysticismeLa musique a exercé depuis les temps les plus reculés une telle fascination sur l’esprit humain que l’homme n’a eu de cesse de créer des instruments nouveaux, de les perfectionner, de travailler sa voix pour lui donner la plus parfaite expression, de rechercher de nouvelles harmonies, de se laisser guider par son inspiration afin de concevoir les plus belles œuvres.

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