La déshumanisation de l’homme

Par Ralph Maxwell Lewis

La complexité croissante de la société moderne ronge lentement l’affirmation de l’homme en tant qu’homme. À une époque où les manifestations, les protestations et une apparente rébellion contre la société existante sont si évidentes, il peut sembler illogique de dire que la déshumanisation grandit. Les personnes d’âge moyen ou les personnes plus âgées qui vivent dans les contrées dites « développées » ne sont pas assez conscientes de cette déshumanisation. Elle s’est produite graduellement, en particulier au cours des quelques dernières décades. De plus, ses différents aspects ont été présentés comme des progrès et comme la marche en avant du monde moderne.

En parcourant l’une quelconque des grandes villes des États-Unis, par exemple, si l’individu s’élève momentanément au-dessus de ce qu’il a l’habitude de rencontrer, il verra tout autour de lui la déshumanisation qui s’effectue. Blocs après blocs, des appartements en hauteur se construisent sur un dessin architectural presque similaire. Lorsque l’individu considère ces monolithes de briques et de béton, il voit des rangées et des rangées d’ouvertures qui sont des fenêtres. Tous sont d’aspect et de dimensions uniformes. Chacun représente une habitation, une pile au-dessus ou à côté des autres pigeonniers. Une promenade au bas de ces édifices, qui ont chacun la même porte numérotée en métal et les mêmes murs de plâtre froid, fait penser à une promenade dans une concentration de cellules pénitentiaires.

Dans de telles conditions où trouver l’occasion d’exprimer l’individualité dans la vie ? Où est la distinction du sentiment esthétique personnel ? On peut dire qu’il se déploie dans la décoration intérieure et dans l’ameublement de chaque appartement. Cependant, ces ameublements sont souvent choisis par un décorateur ou achetés parmi les modèles stylisés présentés par les manufactures de meubles et les commerçants.

Les aménagements créés pour l’homme moderne le placent dans une niche. Son loisir consiste le plus souvent en un programme préparé pour lui à la télévision ou à la radio. Les équipes professionnelles de sport unissent les masses dans un seul intérêt. Elles ne tiennent pas compte des capacités et n’essaient pas d’utiliser les talents ou même l’initiative de l’individu.

La promenade du dimanche dans l’auto familiale est-elle une évasion de cette motivation de masse ? Les grands chemins et même les « petits » chemins sont encombrés de véhicules. L’individu a le « choix » des routes sur lesquelles il désire voyager. L’homme est devenu tellement conditionné par ces règlements, ces mobilisations de sa vie, que maintenant il les réclame réellement.

La plupart des grandes étendues naturelles de caractère sont devenus des parcs nationaux supervisés par l’État. Jusqu’à un certain point, cela les préserve de l’exploitation par des propriétaires et les empêche de n’être réservés qu’à quelques privilégiés. Cependant, le citoyen réclame des aménagements modernes de ces régions. Des étendues de feuillages naturels sont abattues et recouvertes de plaques noires d’asphalte pour les parkings. De plus, le promeneur désire trouver toutes « commodités » et facilités : magasins de cadeaux, de nettoyage, des restaurants, des garages et des salons de coiffure et de beauté. Il y a même des réclamations pour que la télévision soit installée dans nombre de ces magasins.

L’individu est devenu extrêmement impuissant dans sa déshumanisation. S’il est abandonné à sa propre initiative, il sombre dans l’ennui. Il dit qu’il « n’a rien à faire ». Il peut dire qu’il a le choix de ses divertissements

et de sa manière de vivre. Ce choix cependant est semblable à celui d’un individu qui voyage sur une route dans une direction donnée. Il peut choisir de marcher à droite ou à gauche, mais il marchera toujours sur cette route. Les choix de l’homme moderne sont surtout ceux des coutumes que sa société déshumanisée a établies pour lui.

L’époque de l’ordinateur a même dérobé à l’homme la distinction de son nom. Son numéro et des trous dans une carte perforée ou sur un ruban le représentent mieux que ne le fait son nom.

Oh ! ironie, l’homme parle de sa liberté alors qu’en même temps il insiste sur des conditions et une sorte de société qui limitent de plus en plus sa liberté ! L’homme exige de plus en plus que l’État, que son syndicat, que son employeur lui fournissent les choses que son individualité devrait lui permettre de se procurer. L’individualité se perd par segmentation. Autrement dit, l’homme est en train de devenir non un facteur humain dans la société, mais plutôt une sorte de segment dans une machine sociale et technologique compliquée.

On entend fréquemment les gens se lamenter sur le manque de chefs dans notre société moderne. Autrement dit, il y a surtout des politiciens professionnels et peu de nouveaux intellectuels dynamiques dont les qualités de direction soient utilisables. Ce manque d’individualité augmentera avec l’accélération de la déshumanisation. Les hommes et les femmes élevés dans le mécanisme de la société contemporaine trouveront de plus en plus difficile de se soustraire à son influence et de s’affirmer avec l’originalité et les capacités de vrais chefs.

La personne moyenne est tellement conditionnée par les coutumes, les pensées canalisées et la manière de vivre selon laquelle elle a été élevée, qu’elle se méfie de toute pensée différente. Le penseur dont les idées divergent de l’opinion courante est souvent considéré comme un « dangereux anarchiste ». Celui qui essaie de modifier une convention, même en présentant un programme constructif et amélioré, voit souvent la majorité le rejeter par crainte de l’insécurité. Ceci se produit en raison d’une manière de vivre immuable. Les gens sont accoutumés à l’enrégimentation de la société. Même si cela pouvait signifier une cessation de la déshumanisation, l’abandon de la coutume leur semble une aventure risquée.

Y a-t-il un moyen d’échapper à la déshumanisation ? Théoriquement, une diminution de la socialisation par l’État permettrait d’assumer de plus grandes responsabilités personnelles et d’avoir plus d’initiative. Cela restaurerait un degré important d’individualité. Cela donnerait l’occasion de faire preuve d’une originalité dynamique en pensée et en action. Cependant la possibilité d’un retour à ces conditions meilleures est encore lointaine. Le plus grand obstacle est l’accroissement énorme de la population. Il y a une diminution croissante des espaces vitaux de l’humanité, espaces qui permettaient l’expression individuelle. S’exprimer soi-même, même d’une manière intelligente et non émotionnelle, devient de moins en moins possible. S’exprimer soi-même, bien que ce ne soit pas tenté, ce serait empêcher l’expression des autres et empiéter sur cette expression. Alors la société est forcée de comprimer le genre humain. Elle se croit obligée d’unifier, de limiter et de gouverner l’expression de l’homme moderne dans les conditions actuelles d’accroissement de la population.

Nous pensons que faire la queue pour monter dans un omnibus est une image de cette situation. Un groupe désorganisé de personnes ne peut pas entrer facilement et rapidement dans un omnibus. Si cependant ces personnes sont enrégimentées et forment une queue, une file par deux, elles entrent plus rapidement. Mais alors naturellement, elles perdent aussi leur indépendance. C’est-à-dire qu’elles doivent se soumettre à l’organisation : elles doivent attendre en file sans égard pour le temps.

Jusqu’à un certain point, les jeunes d’aujourd’hui sont conscients de cette déshumanisation envahissante. C’est un facteur de base dans leur inquiétude et leur désordre. Tous en réalité en ont conscience et l’expriment. La jeunesse est dynamique, elle possède une abondance d’énergie physique et mentale. Celle-ci est grandement réfrénée dans son cours par les institutions établies qui sont sans égards et bavardent constamment sur les occasions offertes à l’homme jeune. Les jeunes voient beaucoup de ces prétendues occasions comme n’étant rien de plus ou de moins que le choix entre le côté droit ou le côté gauche de la route. Mais c’est toujours la même vieille route qui devient seulement toujours plus étroite.

(Extrait du livre, Ralph Maxwell Lewis, un Rose-Croix des temps modernes, Diffusion Rosicrucienne, 2014, ISBN 978-2-914226-77-6)