Aton l’Unique et le culte à Rê-Horakhty

par Louis Caillaud

(Membre de la section Égyptologie de l’Université Rose-Croix Internationale)

Amenhotep IV, dont le nom ‘Imn-htp signifie « Amon est satisfait », est historiquement connu pour avoir, durant son règne, destitué la religion d’Amon et retiré le pouvoir en place détenu par le Haut clergé de Thèbes, en faveur d’une réforme dédiée à son Dieu Unique Aton, symbolisé par un disque aux multiples rayons se terminant par des mains dispensatrices de son énergie vitale. Il n’est pas étonnant que ce jeune pharaon, à huit ans, sous une régence avec sa mère la reine Tiy, ait pu être considéré comme le précurseur d’un monothéisme qui se marquait déjà avec le grand Amenhotep III, son père, appuyé par Tiy.

Un fait particulier est à noter dans les décrets et les proclamations de ce jeune roi: sa vénération envers l’ordre cosmique de la Maât, principe de Vérité-Justice. Dans sa réforme il personnifia la règle de la Maât, singularisant l’ordre cosmique au moment du Zep-tepi, le Premier Temps où le dieu Rê se posa sur le Ben-ben, le tertre émergé du Noun, l’Océan primordial. Tout au long de son règne, Amenhotep IV eut la constance d’accorder une prérogative au principe de Maât. Il introduisit sa grande réforme religieuse en érigeant à l’Est de Karnak un temple dédié à son dieu Aton, le Gem-pa-Aton, nom qui se traduit par « Aton est trouvé ». Ce geste provoqua la vindicte de la prêtrise de Thèbes. Dans les premières années de son règne, une tension s’était installée entre lui et le puissant clergé, à tel point qu’il aurait pu craindre une atteinte à sa personne. Quoi qu’il en soit, ce fut au cours de la quatrième année de son règne qu’Amenhotep IV changea son nom en « Akhénaton », c’est-à-dire « Gloire à Aton ». À cette époque, le dieu Rê-Horakhty était identifié à son didactique Aton, qui figurait « le-vivant-Rê-Horakhty-qui-se-réjouit-à-l’Horizon ». Aton n’était pas nouveau, déjà vénéré sous l’Ancien Empire comme forme mineure du dieu Horakhty.

Alors qu’il était souverain sous la XVIIIe dynastie en tant que « Lumière-dans-le-Disque », son protocole Rê-Hor-Akhty fut inscrit dans un cartouche de grès. Dès son accession au pouvoir, Amenhotep IV fit édifier, sur l’axe central du temple d’Amon à Karnak, un monument dédié à Rê-Horakhty où il se fit couronner et fit marquer son nom, « Nfr-hprwR’-W’-n-R’ » : « Parfaites sont les manifestations de Rê ». Les historiens semblent reconnaître d’un commun accord qu’Akhénaton, dans sa démarche, n’a jamais totalement rompu avec Rê. Lorsqu’il fit élever sur le site de Tell el-Amarna un temple en l’honneur de la reine Tiy, sa mère, ce temple fut baptisé « l’Ombre de Rê ».

Akhénaton prit la couronne dans le cycle sothiaque qui aurait eu lieu en 1353 av. J.-C., soit le jour du nouvel An, où Rê-Horakhty approchait du solstice d’été. Ce jour, appelé wpt-rnpt, littéralement « l’Ouvreur de l’An », annonçait la crue fertilisante du Nil apportée par le génie Hâpy. Ce jour portait aussi un autre nom, ms-wtr, que l’on retrouve dans nombre de textes et qui signifie « La-naissance-de-Rê ». Dans sa réforme, Akhénaton envisagea le culte rendu à son dieu Aton comme une mutation de l’ancien culte solaire d’Héliopolis. Dans la carrière de Gebel el-Silsileh se lit une inscription, où il se décrit à ce titre comme le « premier prophète de Rê-Horakhty-se-réjouissant-à-l’Horizon-du-nom-de-lumière-du-Soleil-qui-est-dans-Aton ».

La mise en place du calendrier égyptien se situerait vers 2781 av. J.-C. et sa position initiale coïnciderait avec le lever héliaque de Sirius, étoile de la constellation du Grand Chien, vénérée en Égypte depuis les premières dynasties sous le nom de Sepedet (spdt). Elle figure dans le zodiaque de Dendérah, représentée par une petite chienne. Cette magnifique étoile devenait invisible pendant soixante-dix jours, puis brillait à nouveau au-dessus de l’horizon, où suivait dans l’instant à l’Orient le lever de l’astre du jour, Rê. Ce phénomène astronomique précédait l’inondation des terres arables, les fertilisant du limon déposé par les eaux du Nil, qui devaient atteindre les seize coudées, soit environ 8,40 m. Les Égyptiens croyaient avec ferveur que le fleuve Nil, l’Iterou, prenait sa source dans une région caverneuse du monde souterrain, la Douât, de la même manière qu’il existait une Douât stellaire, sur laquelle naviguait la barque solaire du dieu. À propos de l’étoile Sepedet, une inscription est à relever sur le mammisi du temple de Dendérah : « Elle [Spdt] brille dans son temple au jour du nouvel An, et elle mêle sa lumière à celle de son père Rê sur l’horizon. » L’événement du lever héliaque était considéré comme une hiérogamie recréant l’ordre du monde.

Il est possible que l’émergence d’Aton ait pu être influencée par des motivations astronomiques, Akhénaton voulant faire coïncider la nais­sance de la cité du Disque solaire avec l’événement du lever héliaque de Sirius et de Rê-Horakhty, « L’Horus-des-deux-horizons ». Le clergé de Karnak fêtant la naissance de la nouvelle année au solstice d’hiver, les prêtres d’Amon-Rê se trouvaient en opposition avec la loi cosmique de Maât, qui voulait le retour de la naissance de Rê-Horakhty au solstice d’été, à la saison la plus chaude, Shemou. Or, Akhénaton était attaché à l’ordre cosmique, par la Maât.

C’est dans la huitième année de son règne vers le printemps de l’an 1348 av. J.-C. qu’Amenhotep IV, accompagné de membres de sa cour, se rendit sur le site de la future cité de Tell el-Amarna, en moyenne Égypte. Il proclama au peuple que son père Aton lui était apparu et lui aurait dit : « Cet endroit devra t’appartenir en tant qu’Horizon du disque solaire à tout jamais ! »

Est-ce vraiment cette vision qui poussa ce jeune pharaon à choisir ce lieu aniconique, pour bâtir sa cité solaire ? Sur l’une des stèles de fondation on peut lire : « Cette ville, c’est l’Aton qui l’a désirée. Voyez, Sa Majesté l’a trouvée et elle n’appartient à aucun dieu, ni à aucune divinité ! » Que put voir Akhénaton, pour être convaincu que ce lieu, par sa situation, devait être dédié exclusive­ment à son dieu Aton, et appelé Akhet-Aton, « l’Horizon du Disque » ? Nul ne le saura !

Après avoir traversé le Nil, en partant du village de Malawi, on peut suivre une piste tracée dans l’étendue ocre du désert, pour arri­ver à une vaste plaine cernée de collines en forme de croissant : une sorte d’amphithéâtre naturel, où dans ce décor insolite fut édifiée la splendide cité du Disque ; il n’en reste au sol que les vestiges du palais et deux colonnes. Dans son éclat, la cité était tentaculaire, s’étendant sur douze kilomètres de long, et trois de large. Une magnifique avenue cérémonielle s’allongeait parallèlement au Nil, entre le Palais et le grand Temple d’Aton, le Hwt-‘Itn.

Akhénaton, à l’instar de Moïse, n’établit pas de religion révélée, comme on a pu le croire ; il orienta la pensée de sa doctrine vers des horizons empreints d’une mystique et d’une poésie profondes. On a retrouvé un texte jetant une lumière significative sur la pensée atonienne. « Je respire le souffle qui émane de tes lèvres [Aton] chaque jour, je respire ta beauté, j’attends patiemment d’entendre la douceur de ta voix. Donne-moi la main, et fais que je reçoive ton esprit. Prononce en éternité mon nom, afin qu’il ne disparaisse jamais ! »

Le règne d’Akhénaton, qui dura environ dix-huit ans, curieusement vit le retour, dans la nouvelle cité solaire, du culte d’Héliopolis dédié à Rê-Horakhty, rappelé ainsi à la vie depuis les temps anciens de la IVe dynastie. L’intention d’Akhénaton aurait-elle été de souligner une union du dieu faucon d’Héliopolis avec son dieu Aton, pour devenir Rê-Horakhty-Aton-l’Unique ? On suppose que cette allégeance était une stratégie pour réaliser son projet, devant le pouvoir très influent de la prêtrise d’Amon. Mais rapidement, Akhénaton renonça à l’idée d’un dieu fusionné, pour celle d’un dieu unique, Aton, celui qui détient la Maât, ce qui fit que l’image du dieu faucon disparut de la réforme religieuse atonienne. Seule l’image du disque solaire resta présente, et Akhénaton remplaça le terme « offrande-à-Horakhty », par celui d’« offrande-à-Aton ». Néanmoins il n’interdit pas le culte du dieu faucon aux dignitaires : le grand prêtre de Tell el-Amarna portait le titre de « Chef-des-observateurs-de-Rê-Horakhty ». Dans ses épithètes, le dieu Rê conserva sa place : « Il-est-l’Unique-qui-appartient-à-Rê. » Puis dans la vénération du disque solaire fut introduit le dieu de l’air Shou, représenté sur les fresques soutenant la déesse du ciel, Nout. Selon un texte gravé, « L’Horus de l’Horizon se manifeste dans le nom de Shou, qui se trouve à l’intérieur d’Aton ».

La raison probable pour laquelle l’image du dieu Horakhty disparut, est qu’Akhénaton voulait effacer de sa réforme des représentations complexes du dieu solaire Aton, pour n’accepter qu’une unique image de son dieu, tel qu’il appartient à chacun dans sa réalité. Ce fut une spectaculaire volte-face du concept divin, dont témoigne le glissement iconographique du dieu faucon dans le Disque vivant Aton. La nouvelle image n’oblitérait pas l’ancienne : elle devait être le point d’aboutissement d’une nouvelle image, celle d’« Aton l’Unique ». Seules, sur certaines des quatorze stèles qui délimitent tout le site, demeurent des traces symboliques. Ce sont les étranges mains qui terminent l’extrémité des rayons du Disque, certaines offrant le signe Ankh. Akhénaton avait éradiqué toute figuration, car le lieu que lui avait fixé son père Aton, pour élever sa gloire solaire, se voulait vierge de toute divinité ; de ce fait il avait supprimé les diverses icônes susceptibles de créer un schisme entre le dieu Horakhty, couronné du disque solaire, et le dieu Amon-Rê, couronné de la double plume. Cela explique le caractère d’« Unique », attribué à Aton.

Après la manifestation d’une telle dévo­tion à Rê-Horakhty au début de sa réforme, pourquoi par la suite le faire disparaître ? Était-ce une inclination envers Celui qui incarne la Maât, ou bien une tentative d’établir un compromis entre sa réforme et le pouvoir religieux du pays, s’appuyant sur le principe que la survivance de la Haute et Basse Égypte (Kemet) dépendait entière­ment du mécanisme d’équilibre entre les puissances de la nature et les puissances célestes, conditions nécessaires à la crue annuelle du Nil et ses variations ? Pharaon, « Grand-des-Voyants », de par son pouvoir terrestre et sa filiation divine, se devait d’en être le garant selon la Règle de Maât.

Akhénaton était persuadé d’être une incarnation de son père Aton, un messie solaire, venu « monothéiser » l’ancien système religieux d’Héliopolis et de Thèbes. Certains textes peuvent laisser entendre qu’il est possible qu’Akhénaton ait eu l’idée d’associer un jubilé avec le cycle sothiaque, pour marquer la cité d’Ankh-Itn comme étant le siège du premier temps, le Zep-tepi. Un lien apparaît de manière évidente sur un talatat, où il est inscrit : « Aton distingué dans son Jubilé divin. » L’Hymne d’Akhénaton, dont le transport mystique est éloquent et qui résume toute l’éthique du culte atonien, commence par cette expression : « Rê-Horakhty-qui-exulte-à-l’horizon-en-son-nom-de-Shou-qui-est-sous-la-forme-d’Aton. » À sa transition, en 1334 av. J.-C., ce pharaon mystique aura rejoint « Rê-Horakhty-qui-jubile-dans-l’horizon-en-son-nom-de-lumière-qui-est-dans-le-Disque ».

Depuis des décennies, des travaux permanents ont permis, tant dans le domaine historique que dans le cadre religieux, d’avancer dans la connaissance de la réforme osée d’Akhénaton. Cependant, malgré les découvertes et la somme de matériel archéologique à notre disposition, les études qui se poursuivent laissent apparaître de nombreuses zones d’ombre sur cette période révolutionnaire de l’Égypte, qui repose depuis plus de trois mille ans dans les ruines de Tell el-Amarna, au nord de Thèbes.

 

NB : Qu’en est-il aujourd’hui de la sépulture et de la momie d’Akhénaton ? Nous ignorons le sort et le lieu d’ensevelissement des époux royaux, en dehors de la fameuse tombe KV55, dans la Vallée des rois, supposée avoir été celle d’Akhénaton, qui soulève un enchaînement d’hypothèses contradictoires. Sur un plan de l’ouadi qui mène à la tombe royale, au sud de la Cité, il est écrit que « ce roi doit être enterré à Tell el-Amarna ».

La KV55 fut découverte en Janvier 1907 ; c’est incontestablement celle qui a déclenché la plus importante conjecture des hypogées dans la Vallée des rois, sur la rive gauche du Nil, le Biban el Moulouk. Dans la descenderie de la tombe, parmi de nombreux débris, se trouvait un vantail en bois doré, provenant probablement d’une petite chapelle. Un sarcophage en bois orné d’un uraeus gisait dans le caveau renfermant une momie non identifiée : les cartouches en avaient été arrachés. Une niche aménagée contenait quatre vases canopes en albâtre aux visages féminins ; sur la panse des vases un texte put être identifié, les faisant appartenir à la seconde épouse d’Akhénaton, Khiya. Des études ont montré que le sarcophage était celui de Khiya, mais qu’il aurait été modifié pour recevoir une momie masculine. La momie fut trouvée en très mauvais état, réduite à un squelette portant encore quelques fragments de chairs. Des coffrets aux noms d’Amenophis III et de Tiy, ainsi que des sceaux en terre cuite au nom de Toutankhâmon, en plus de deux briques magiques d’Aton, gisaient près d’un lit funéraire en bois doré à tête de lion. Parmi ce matériel funéraire furent récupérés sur la momie un collier et une bandelette de lin au nom d’Akhénaton.

Des avis contradictoires supposent que la KV55 serait celle de la reine Tiy, ou mieux encore celle de son fils, suite à un ré-enterrement, Akhénaton ayant été ramené de Tell el-Amarna à Thèbes, afin de le soustraire à la vindicte de la curie d’Amon. Une enquête en 1957 examina les textes du sarcophage, et en conclut que le propriétaire était bien Akhénaton. Entre 1981 et 1989, un débat souleva de multiples conclusions. En un premier temps on opta en faveur de Tiy, en un second on pensa à un réemploi du sarcophage pour Khiya ; puis vint le moment où la face enlevée du sarcophage dévoila des uraei et des cartouches au crédit d’Akhénaton. En l’an huit de son règne, Horemheb, qui avait pris le pouvoir après Toutankhâmon, fit ouvrir la tombe afin de la récupérer à son intention ! En 2001 une publication reprit le problème, pour aboutir à la conclusion que le sarcophage aurait été modifié pour une momie portant l’épithète  Ounné-Ouaenerê, qui dans ce cas concernerait Sémenkhkarê, fils d’Amenophis III, ou d’Akhénaton et de Khiya.

En dernière hypothèse, Akhénaton ne fut probablement pas enterré dans la tombe familiale creusée à Tell el-Amarna. On y a retrouvé des figurines funéraires à son nom, mais aucun indice à ce jour ne permet d’affirmer que la momie royale y fut déposée. Il est cependant certain que la KV55 est une tombe inachevée non décorée de la XVIIIe dynastie, et reste encore une énigme.

De récentes recherches scientifiques d’ADN, sur un certain nombre de momies, dont celles de l’énigmatique tombe KV55, auraient identifié une consanguinité qui ferait du jeune Toutankhâmon le fils d’Akhénaton. La KV55 révèlerait ainsi son mystère, comme étant la sépulture recherchée de ce pharaon réformateur et mystique. Nous ignorons qui aurait pu être la mère de Toutankhâmon : la seconde épouse royale Khiya, Maïa sa nourrice, ou l’une des sœurs d’Akhénaton, Henouttaneb ou Nebetâhâ ? Découverte parmi les débris du cercueil, la momie était en très mauvais état, et le crâne séparé du corps, brisé en plusieurs fragments, fut reconstruit, présentant une forme hydrocéphale. La conclusion, acceptée par l’École de Médecine du Caire jusqu’en 2000, fut confrontée à un nouvel examen qui signala que le crâne supposé être celui d’Akhenaton ne présentait aucune pathologie, écartant le syndrome de Frölhich. Il est à souhaiter qu’un fait nou­veau nous apporte un éclairage concluant sur cet imbroglio anthropologique.